• Alain CABRAS

Courage, lâcheté et cohésion



Le sentiment d’impuissance qui semble frapper les rives de l’archipel appelé « Occident » interroge autant le Français, le Polonais que l’Américain ou le Japonais face aux Russes aujourd’hui et aux Chinois demain, sur la notion de courage.


Le courage, ce « cœur qui rage » devant ce qu’il ne peut accepter : injustice, humiliation ou au nom d’une cause est devenu rare en occident et surtout en occident d’Europe. Il est même devenu suspect en dehors du monde du sport ou des causes de l’Autre (migrants, exilés, opposants chez les autres). Au sein de nos sociétés, il est très vite catalogué comme bruyant et faisant désordre dans un monde tendu où la performance et le rentable doivent être prioritaires.

Il est presqu’empêché par le principe de précaution dont la France politique et administrative s’est même enorgueillie, seule, de l’avoir inscrit dans sa constitution pourtant gaullienne, c’est-à-dire, issue d’une pensée du risque, de la Résistance et de la force du verbe qui dit : « Non ».


Pourtant le courage est source de cohésion parce qu’il est toujours un acte fondateur, et qu’il demande en permanence de la cohérence (tenir le cap d’une décision) et de la congruence (faire ce que l’on dit et dire ce que l’on fait).

A l’autre bout du prisme, il y a la lâcheté qui oppose à la cohérence la co-errance, et à la congruence, la confluence de ce qui sépare.

Le courage est ciment : il est de l'ordre du symbole donc de l'énergie. Il cimente ceux qui ont le cœur à l’ouvrage face à ceux qui renoncent et ouvrent la voie de la division, de l’effritement et de l’effondrement. La lâcheté sépare ceux qui s'aiment /sèment.


Enfin, la lâcheté est l’école de l’oubli de soi et de notre « nous » alors que le courage est source d'apprentissage. Il est passation de grandeur. Il ne reconnaît aucune fatalité ni aucun « fatum » comme disaient les Romains.

Nous avons oublié que depuis l’aube de l’occident, c’est-à-dire les Grecs, toutes nos représentations du monde sont tragiques. L’aliénation de soi, l’asservissement économique, la soumission aux religions liberticides, la soumission de l’individu au groupe coercitifs, la décadence nietzschéenne et la névrose chez Freud. Comment ne sommes-nous pas tous devenus fous ? Parce que nous avons pensé une compensation, un équilibre qui tient sur le courage, liberté suprême de la personne de rester debout face à tout ce qui pourrait l’écraser. Cynthia Fleury écrit dans son magnifique livre sur la fin du courage que si l’homme courageux est toujours solitaire, l’éthique collective du courage est seule durable.


L'Union Européenne s’est bâtie sur l'absence de courage parce qu'elle n'a jamais eu pour objectif la cohésion des nations ou des peuples, donc la cohésion de leurs valeurs mais seulement pour objectifs la cohérence des systèmes pour donner une naissance à une entité économique et financière identifiée. Elle l’a fait au nom de sa conception fausse et peut-être fatale, de la fin de l’Histoire.

Bref, les dirigeants de l'UE ont voulu le fameux : " enrichissez-vous !" de Guizot mais sans l'identité commune d'un continent dans l’équation. Ce faisant, ils ont tourné le dos à l’esprit de puissance et à son cœur battant qu’est le courage politique de base : être soi et être prêt à se battre pour le rester.


Si cette identité avait été désirée par l'UE et ceux qui la dirigent, ils auraient fait le triple pari suivant :

- de la puissance (voir post précédent),

- de l’entente sur une ou des causes politiques « convenables » car comme nous l'avait appris le grand Claude Levi-Strauss : une identité est « le croisement d'une histoire, d'une géographie et d'une cause ».

Qui peut dire quelles causes politiques les dirigeants européens vont opposer aux dirigeants russes, mis à part une démocratie malade de son absentéisme et en crise de représentation grandissante ?

- et du courage à savoir dire "non" au nom de sa culture, de son identité et donc tout simplement de ses valeurs qui ne sont, en fait et si simplement, que des principes de vie qui guident nos actions.


Pour s'être pincé le nez devant le mot identité et ce que cela impliquait (des résistances, des désaccords et des refus d’accepter ce qui « nous » fait du mal) nous voilà bien faibles et fort dépourvus quand la bise russe fut venue.


La somme de nos lâchetés nous fait aujourd'hui abandonner l'Ukraine à son sort, nous fait suivre gentiment les Etats-Unis qui ont systématiquement détruit les zones où ils sont passés sans souci de l'âme des peuples depuis 1970. Elle nous amènera, demain, à reculer en bon ordre devant la folie d'un autocrate revanchard, humilié pendant 30 ans, mais qui s'est surarmé en se réjouissant du spectacle de démocraties embourgeoisées aux ventres mous, ayant renié leurs valeurs et l’envie de les défendre.


Il y a 2500 ans, était inscrit dans la pierre, d'un étroit défilé d'un col d'une montagne grecque, berceau de notre Europe, cette sentence sensée rappeler aux générations futures l'importance de mettre en cohérence ces actes avec sa conscience : "Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts pour obéir à ses lois"...

Qui oserait crier aujourd'hui : Européen, va dire à nos institutions de l'Union, que nous avons trahi nos valeurs parce que nous avions peur de la mort... " ?


Malraux eut cette phrase qui définit l’esprit européen d’après-guerre : « la vie n’est rien mais rien ne vaut la vie ». Le premier des courages est de défendre des valeurs qui la protègent et la défendent.


Il n'y a pas de cohésion durable sans ce courage.

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