• Alain CABRAS

Plus la différence est mince entre deux groupes, plus elle est insupportable.

Dernière mise à jour : 22 déc. 2021


Le réel n’en finit pas d’être complexe, parce que le fait de vivre avec les « autres » sera de plus en plus difficile. Ne nous leurrons pas. Le grand rendez-vous des civilisations, des cultures et des hommes n’en est qu’à son commencement.


Dans le cas de figure du derby Nice-Marseille du 21 août 2021, il y a des jets de bouteilles de supporters décérébrés sur un joueur de l’équipe adverse de la même région. C’est ce que nous montre à voir le haut de l’iceberg.


Mais en plongeant un peu plus profondément vers le bas de cet iceberg pas encore évaporé, voici une (humble) petite clef de décryptage, sous forme de plongée en décalage : celle du décodage par le croisement d’un processus historique et d’un processus hystérique.


Le processus historique nous permet de décoder cet étrange paradoxe, à nous humains qui aimons tant nous ressembler pour nous rassembler, que plus la différence est mince entre deux groupes plus elle est insupportable.


Nous aimons, en effet, nous mimer pour grandir. René Girard a écrit des choses définitives sur ce sujet. Mais nous haïssons, tout autant, la possible « mêmeté » qui nous menace de nous effacer. Deux identités trop proches sont vouées à s’entre-dévorer au nom du désir incommensurable de singularité. Les derbies sont donc, régulièrement, plus compliqués en termes de tension et de sécurité.


Se ressembler, oui, se rassembler, oui, devenir le même que toi/vous, impossible. Question d’instinct de survie pour l’humain !


Le processus hystérique, lui, caractérise notre époque depuis une quarantaine d’années : là où le sens est en crise parce qu’asséché, apparaissent toutes les maladies du collectif, du fameux « vivre ensemble ». Pourquoi ? Parce que le sens vient du désir et qu’il l’alimente à son tour. L’un ne pouvant vivre sans l’autre.

Il est, d’ailleurs, intéressant de noter que le mot « désir » a disparu de la plupart des discours pour qualifier le « vivre-ensemble ».


Le sens est un élément indispensable à l’humain comme l’air, l’eau, le feu et la terre. Sorte de cinquième élément invisible, il donne forme et croissance à tout ce qui est visible dans nos vies.


Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si c’est à Saint-Exupéry que l’on attribue cet apocryphe : « Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres... Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer[1]. »


Alors qu’est la quête de sens d’un match de foot ? Et quel est le sens caché de cette quête ?

Joie collective ? Plaisir partagé ? Valeurs centrales de cohésion d’une ville ou d’un pays ? Dépassement de soi ? Simplement gagner et encaisser ?

Et si la course à la singularité était ( aussi ) de transmettre ?


Car dans aucune civilisation, il n’y a de héros qui ne soit accompli s’il n’a pas transmis son récit, devenant ainsi le mythe indispensable de la nouvelle culture de ceux qui l’écoutent. Et faire cesser, à tout le moins, l’anti-culture de l’héroïsme consistant à jeter des objets pour blesser ou tuer.




[1] Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle, chapitre LXXIV.

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