La guerre symbolique pour la garde du Commun a commencé
- Alain Cabras
- il y a 7 jours
- 7 min de lecture
Entre déni et hystérisation, le retour nécessaire du cadre pour refaire société.

En quelques jours, quatre événements en apparence disparates ont mis en lumière la même fissure profonde dans nos sociétés occidentales.
À Saint-Denis, Bally Bagayoko, maire LFI, retourne face au mur le portrait d'Emmanuel Macron. Chez Disney, le "Ladies and Gentlemen", (entre autres) — supprimé en 2021 au nom de l'inclusivité — refait son apparition dans les parcs d'Orlando. À Londres, des dizaines de milliers de Britanniques défilent derrière Tommy Robinson contre l'immigration et l’islamisation. Enfin, sort le film L’Abandon, consacré aux onze derniers jours de Samuel Paty, réalisé par Vincent Garenq.
Ce que ces quatre faits ont en commun n'est pas ce qui se donne à voir dans l’immédiateté de l’information. Ce n'est pas un problème de "retour du national" ni un "choc des civilisations", ce n’est même pas simplement “la droite”, “l’extrême gauche” ou “le populisme”.
C'est quelque chose de plus profond et de plus inquiétant : c’est la bataille anthropologique autour de la définition du cadre commun qui a commencé.
Le geste de Bagayoko
Quand Bagayoko, nouveau maire LFI, décroche le portrait du président de la République à Saint-Denis, il ne rejette pas la République — il la conditionne. Il la suspend à une performance : "tant que la République n'est pas en capacité de corriger les inégalités."
C'est là le cœur du problème. La logique républicaine universaliste repose précisément sur l'inverse : on adhère aux symboles communs avant que la promesse soit tenue, parce que ces symboles sont le cadre dans lequel on peut exiger que la promesse soit tenue. En conditionnant l'adhésion à la livraison, on détruit l'outil par lequel on pourrait obtenir la livraison.
Paradoxalement, ce geste nourrit exactement ce qu'il prétend combattre : le repli communautaire, la désagrégation du commun, la fragmentation en groupes qui ne partagent plus ni symboles ni récit. C’est la mise en place du multiculturalisme anti-républicain qui veut que le cadre général d’une société soit modifiable selon le rapport de forces politiques ou démographiques.
Le retour du "Mesdames et Messieurs" chez Disney
Le mouvement inverse de Disney est tout aussi instructif — mais pour de mauvaises raisons. Ce n'est pas une réflexion philosophique sur la dignité des catégories communes. C'est un ajustement de marque sous pression politique et commerciale dans l'Amérique de Trump.
Le DG de Disney, Josh D’Amaro, n'a pas résolu la tension entre universalisme et reconnaissance des identités. Il l'a simplement abandonnée au profit du camp dominant du moment. Ce qui était du militantisme progressiste, hier, est du pragmatisme conservateur, aujourd'hui. Dans les deux cas, c'est le marché — ou la politique — qui décide du langage, pas une réflexion partagée sur ce que nous voulons dire quand nous nous adressons les uns aux autres. Tout y est brutal, y compris les mille personnes licenciées. Ici, c’est le pluriculturalisme, le côte à côte, qui rythme à coup de saillies la société.
Ce que révèle les marches de Londres
La seconde marche de près de 50 000 personnes de Tommy Robinson , ce 16 mai 2026, une semaine après les succès électoraux de Reform UK, en même temps qu’une marche propalestinienne, est peut-être le signal le plus emblématique de la fissuration de la cohésion nationale.
Il faut certes distinguer le messager du message. Tommy Robinson est une figure condamnée pour des actes réels. Mais les 50 000 personnes venues de tout le Royaume-Uni ne sont pas toutes des fanatiques. Beaucoup sont des « gens ordinaires » qui estiment que leurs gouvernements successifs ont cessé de les entendre sur une question concrète : le rythme et les conditions de transformation de leur pays économiquement et culturellement.
Le film L’Abandon
Le film a été coécrit avec Alexis Kebbas, en collaboration avec Mickaelle Paty, la sœur du Professeur, inspiré du livre Les Derniers Jours de Samuel Paty, de Stéphane Simon.
En plus des mécanismes de l’horreur islamiste qui amenèrent la mort du Professeur Paty, le film décrypte anthropologiquement les mécanismes collectifs de défaillance du cadre et de ses garants : institutions, emballements médiatiques, lâchetés administratives et personnelles, spirales judiciaires ou sociales. Face à la dérégulation institutionnelle du « commun » , la folie politico-religieuse de l’emballement de croyances qui rejettent et blâment la République, la laïcité et l’Histoire de France tue par décapitation.
Ce que tous ces événements révèlent, c'est l'effondrement d'une fonction sociale que l'on n'a plus pu, su ou voulu nommer : la garde du commun.
Car une société ne vit pas uniquement de lois, de croissance ou de technologies.Elle vit aussi de références partagées : des mots, des rites, des récits, des symboles, une mémoire et surtout une manière de se reconnaître mutuellement.
Depuis plusieurs décennies, l’Occident a pensé qu’il pouvait déconstruire ces cadres sans conséquences majeures :
Relativiser ou juger les héritages,
Dissoudre les appartenances ( « la nation c’est la guerre »),
Individualiser toujours davantage les identités (la société du « c’est mon choix »),
Considérer toute tradition comme suspecte ( sauf si elle vient des non Européens),
Remplacer la transmission par le bruit permanent de l’émotion immédiate.
Or, l’être humain ne vit jamais longtemps dans le vide symbolique.
Aucune société ne tient durablement sans :
Mythe,
Rites,
Doxa,
c’est-à-dire sans récit commun, sans pratiques collectives et sans cadre partagé de légitimité.
Quand ces éléments disparaissent, le corps social entre en fragmentation.
Et lorsque les institutions officielles cessent d’incarner ce cadre, d’autres forces apparaissent pour le faire — souvent de manière plus brutale, plus radicale ou plus identitaire. C’est ce que nous observons aujourd’hui, partout en Occident.
Le véritable sujet n’est donc plus simplement “l’immigration”, “le wokisme”, “l’identité” ou “la mondialisation”. Le sujet profond est celui-ci :
Comment reconstruire une cohésion collective dans des sociétés devenues culturellement fragmentées ?
Dans une société fonctionnelle, les institutions (écoles, mairies, grandes entreprises culturelles, médias de masse) jouent ce rôle. Elles ne tranchent pas les conflits politiques, mais elles maintiennent le cadre dans lequel ces conflits peuvent avoir lieu sans détruire le lien social. C’est le fameux jardin de la dispute de Tocqueville. Elles nomment les choses de façon partagée. Elles font en sorte que "Mesdames et Messieurs", ou le portrait présidentiel, ou le drapeau, ou la langue commune, ou le Professeur d’Histoire-Géo ne soient pas des enjeux politiques — précisément pour qu'ils puissent servir de socle à tous les débats politiques.
Ce cadre s'est fissuré. Et quand il se fissure, chaque camp tente de le réécrire à son profit. C'est là que nous en sommes.
L’abstention et les votes par défaut (ne plus avoir depuis longtemps le plaisir de voter « pour » mais être contraint de voter « contre ») sont significatifs mais il ne faut pas se résigner à la fatalité. Au contraire, il faut la refuser.
Cette analyse n'est pas un constat résigné. Elle appelle des réponses concrètes.
1. Réhabiliter la pédagogie du commun, sans naïveté ni déni.
L'école, les médias, les élus locaux doivent renouer avec une pratique assumée de ce que partagent les citoyens — non pas en niant les inégalités réelles, mais en refusant de faire des symboles communs les otages des revendications particulières.
Bagayoko aurait pu décrocher le portrait et y accrocher à côté une charte de ses solutions et engagements pour Saint-Denis. Il a choisi de ne rien mettre à la place.
Mais ce sujet est celui de la France. Concrètement, cela suppose plusieurs chantiers anthropologiques majeurs.
Réhabiliter la transmission
Une société qui ne transmet plus produit mécaniquement de l’anxiété identitaire.La transmission n’est pas une nostalgie. C’est une condition anthropologique de stabilité. Transmettre dans une société, c’est partager le respect de ce qui fut, l’amour du savoir-vivre ensemble et l’honneur d’un droit et devoir d’aînesse pour ceux qui suivront.
C’est assumer une histoire, une géographie et une cause qui ont façonnées un pays ou une société.
Restaurer des rites collectifs
Les entreprises, les écoles, les institutions et les collectivités doivent redevenir des lieux d’incarnation symbolique : des récits fondateurs aux cérémonies, des moments collectifs au langage commun en passant par la reconnaissance des engagements.
C’est reconstruire une culture du commun
Le débat public français est devenu une mécanique d’oppositions permanentes destructrices.Or, une civilisation tient autant par ce qu’elle partage que par ce qu’elle discute. Ce qu’elle partage ne peut pas être un menu à la carte. Il repose sur un sens partagé de ce qui est sacré. Les Lumières, l’émancipation des hommes et des femmes, la liberté de conscience et d’entreprendre sa vie comme on le désire. Bref, des valeurs centrales de cohésion que l’on aime partager et transmettre.
Aucune démocratie ne peut survivre longtemps sans cela. Encore moins une République !
2. Distinguer le débat sur l'immigration du déni de ce débat.
La crise britannique (comme la française, comme l'allemande, comme la suédoise etc…) montre que l'absence de débat sérieux sur les rythmes et les conditions d'intégration ne fait pas disparaître les tensions — elle les confie à ceux qui n'ont aucun intérêt à les résoudre.
Les partis de gouvernement qui ont fui ce débat depuis trente ans en portent une lourde responsabilité. Une société ne bâtit rien de solide sur le non-dit, sur le brouillage permanent des lignes et frontières qui lui donnent un cadre pour dire qui est national, qui ne l’est pas, ce qui est de l’ordre du légal et ce qui est de l’ordre de la légitimité.
3. Repartir de zéro partout où les institutions ne font plus sens et mettre en
place une émergence des valeurs centrales de cohésion entre élus et citoyens. Partout où la dérégulation du « croire » s’est ancrée, seules les valeurs non négociables posées par des élus, des citoyens et des professionnels pourront nous permettre de refaire culture ensemble, avec un cadre , des valeurs et une cohésion.
Sinon ? Sinon, le collectif France sera condamné à changer par la pression extérieure ( comme souvent de la manière la plus tragique historiquement) plutôt que par ce « plébiscite de tous les jours » qu’appelait Ernest Renan de ses vœux, en 1882.
La guerre des symboles n'est pas anodine. Ce sont les symboles qui font tenir ensemble des personnes qui ne se connaissent pas, qui ne partagent pas les mêmes dieux, les mêmes ancêtres ni les mêmes intérêts immédiats.
Quand ils deviennent des champs de bataille, c'est le "vouloir vivre collectif" lui-même qui se retrouve en jeu. En France, il s’appelle la République française.
La garde du Commun sera l’enjeu majeur et existentiel de la présidentielle de 2027.
Alain Cabras




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